Après deux ans de mobilisation étudiante, le président serbe a démissionné pour provoquer des élections anticipées. Rencontre avec la militante écologiste Daniela Stojković Jovanović, engagée pour la préservation du Danube et harcelée par le pouvoir.
(Hongrie).– Daniela Stojković Jovanović s’est portée volontaire pour être « observatrice internationale » des élections législatives du dimanche 25 octobre en Serbie, provoquées par la démission du président Aleksandar Vučić en septembre, après deux ans de manifestations étudiantes. Inquiète du climat politique asphyxiant à Belgrade, celle qui a déjà payé très cher ses combats dans une Serbie qui s’est enfoncée dans un autoritarisme de plus en plus mafieux prévient : « Nous espérons tellement de ces élections, nous ne voulons pas qu’elles soient volées par le pouvoir. »
Le mouvement de la jeunesse serbe est né après l’écroulement de l’auvent de la gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024, qui a causé la mort de quinze personnes et est devenu le symbole de la corruption du régime.
« Ces jeunes qui manifestent depuis deux ans sont aussi un soutien aux combats écologistes que je mène. Ils sont très courageux », estime Daniela Stojković Jovanović, engagée depuis plus de trente ans pour la protection du Danube. La militante écologiste serbe a créé l’ONG Svet i Dunav (ou World and Danube) en 2002, prolongation de la revue bilingue consacrée au Danube qui réunissait artistes, chercheurs et chercheuses autour des enjeux écologiques du fleuve à la fin des années 1990.
On la rencontre dans le sud de la Hongrie, à bord de BatoLabo, cette expédition scientifique et artistique qui documente la santé des fleuves d’Europe, et invite des activistes pour parler du Danube. Elle est venue observer le barrage de pierres de Paks, à 100 kilomètres au sud de Budapest, lancé cet été à la demande du premier ministre, Péter Magyar, pour empêcher l’arrêt de l’unique centrale nucléaire du pays. Un chantier qui ne sera pas sans conséquence sur les écosystèmes en aval, en Serbie notamment.
Ce jour-là, Daniela Stojković Jovanović est venue avec son amie Milica Milenković, qui a travaillé pendant de nombreuses années au sein de la direction de l’eau du ministère de l’agriculture et s’en est trouvée brutalement licenciée il y a quatre ans pour avoir accordé trop d’importance aux ONG environnementales.
Défense des zones humides
« La répression en Serbie touche particulièrement les écologistes parce qu’ils combattent des projets d’aménagement qui sont le symbole de la corruption », détaille-t-elle. Daniela Stojković Jovanović est devenue une figure de la lutte écologiste à Novi Sad, en participant au mouvement de protection de la zone humide, menacée par les grands projets immobiliers lancés par la mairie ces dernières années.
En 2022, sous le mandat du maire Miloš Vučević (Parti progressiste serbe, SNS), le parti du président, la ville a adopté un plan d’urbanisme prévoyant la destruction de zones humides et de forêts alluviales majeures à Šodroš, Kamenička ada et Ribarsko ostrvo. Pour bâtir un grand complexe résidentiel et commercial, le projet mord sur 165 hectares de terres protégées au bord du Danube et s’assoit sur toute la réglementation européenne de protection de ces écosystèmes classés « d’intérêt international majeur ».
Daniela Stojković Jovanović s’engage à corps perdu contre ce projet qui menace non seulement « le poumon vert » de Novi Sad, un lieu de nidification pour les oiseaux, mais également une des plus importantes sources d’eau potable de la région. « Pour des intérêts financiers, ce pouvoir a détruit le pays », soupire-t-elle.
Elle a créé il y a douze ans un « forum de la société civile » pour la préservation du fleuve, une organisation regroupant tous les pays du bassin du Danube, qu’elle a coprésidée pendant neuf ans. Daniela Stojković Jovanović a collaboré, à ce titre, pendant des années avec l’ICPDR, l’institution européenne chargée de la protection du fleuve qui traverse dix pays européens, tout en continuant à animer son ONG, Svet i Dunav.
« Pendant de nombreuses années, j’ai cru que le dialogue, l’expertise et la participation du public suffiraient à protéger nos écosystèmes. Lorsque ces mécanismes se sont révélés insuffisants, je me suis tournée vers l’action juridique, en collaboration avec des avocats et des experts en droit de l’environnement », raconte-t-elle.
Régulièrement désormais, les militants écologistes sont mis en prison, parfois juste quelques jours, pour les intimider.
Quand le maire de Novi Sad annonce son pharaonique projet, elle rappelle qu’il contrevient à tous les engagements européens et notamment à la convention de Berne, qui vise à assurer la conservation de la flore et de la faune sauvage, et de leurs habitats naturels. Svet i Dunav dépose une plainte pénale contre la direction de l’entreprise publique censée protéger ces espaces naturels essentiels. « C’est là que je suis devenue l’ennemie publique pour ce gouvernement », affirme Daniela Stojković Jovanović.
Au lendemain de son dépôt de plainte, elle est arrêtée sur la zone protégée occupée par la police pour « trouble à l’ordre public », et passe quelques heures au commissariat avant d’être relâchée. « Régulièrement désormais, les militants écologistes sont mis en prison parfois juste quelques jours pour les intimider », rapporte-t-elle. En 2024, trois militants opposés à la mine de lithium de Rio Tinto ont passé entre trente et quarante jours en prison, là aussi pour « troubles à l’ordre public ».
Après qu’elle a reçu une série d’amendes dont elle ne comprend pas le motif, tous les comptes bancaires de la militante et de son ONG sont gelés. Le maire de Novi Sad, qui deviendra premier ministre en 2024, la traite de « dangereuse ennemie à la patrie » lors d’un entretien télévisé. Plus possible de décrocher un travail dans son secteur. « Les premiers mois, on se dit qu’on va tenir mais ensuite cela devient très compliqué », reconnaît celle qui a dû ces dernières années travailler sur les marchés ou comme femme de chambre dans l’hôtellerie. Partie en Allemagne pour se ressourcer chez des amis, elle a tenté, en vain, d’y demander l’asile politique.
Les élections qui arrivent, malgré les risques de fraudes, ouvrent l’espoir pour elle « d’une nouvelle ère » qui permettra de tourner la page des années Vučić, auquel Emmanuel Macron n’a rien à reprocher depuis qu’il lui a vendu quatorze Rafale en 2024.



